1977 - Imazighen

A.B

Journal Le Temps, Samedi 25 juin 1977.


 

Naissance d'un groupe de musique tunisienne

« Imazighen » ou l'aspect non figé d'une musique authentique

 

Nous étions allés voir les répétitions de la Troupe de Théâtre du Maghreb Arabe dont "Ouled Bab Allah", qui assurera l'ouverture du XIVème Festival International de Carthage le 2 juillet, prend de plus en plus forme, dans un rythme de travail essoufflant dirigé par Lamine Nahdi et Habib Chébil... Et nous avons été agréablement surpris par l'arrivée de cinq personnes instruments à percussions et flûte en mains; ils ont d'abord, dès leur arrivée pris place et entamé une chanson très originale "La N'tig Edhel wa la neh'mel Kelmet Azara", rythme entrainant, paroles en arabe parlé avec un léger accent sudiste.
Cette chanson servira de générique à la pièce "Ouled Bab Allah". Qui sont donc ces trois jeunes hommes (le quatrième étant connu, il s'agit du peintre Nja Mahdaoui) et la Jeune fille qui les accompagne ? De qui est cette chanson surprenante, où l'on retrouve les rythmes de la musique des communautés du Sud Tunisien, d'origine berbère ?
 
 
Synonyme de « Hommes Libres »
 
«Imazighen». Ils ont choisi de se faire désigner par ce nom, synonyme de «Hommes Libres» en langue Chelha. En réalité, ils sont dix, renforcés par la présence de N'ja Mahdaoui qui s'occupe de l'encadrement et de Dalal Bel Aïd, parolière.
Le noyau du groupe existe depuis 1973. Constitué par des jeunes originaires du Sud (Douiret, Tozeur), il reprenait essentiellement des chansons du patrimoine, mais tendait plus vers l'aspect folklorisant des thèmes repris.
Arrive alors Nja Mahdaoui avec sa conception de "l'art total et authentique". La rencontre a lieu en janvier 1977. Intéressé par les possibilités artistiques réelles du groupe, ayant déjà apprécié les expériences tentées au Maroc par des jeunes groupes similaires, Nja se joint à Imazighen, qui sera plus tard renforcé par Ali Saidane, ancien homme de théâtre, forgeron de métier, sociologue de formation et flûtiste habile. Dès lors, le groupe est définitivement constitué.
Leur travail, dans la phase actuelle, est essentiellement un travail de recherche. Ils fouillent dans le patrimoine tunisien, à la recherche de textes, d'airs, d'instruments non souillés par le phénomène de folklorisation, en éliminant tout élément issu du patrimoine maraboutique ou mystique.
"C'est une revalorisation et un enrichissement de notre patrimoine que nous voulons atteindre et réaliser". Imazighen n'est qu'à ses débuts. Les premières recherches facilitées par l'origine de la majorité des membres du groupe (Sud Tunisien) et la spécialité de Ali Saïdane (Sociologue), basée sur le principe de Mahdaoui de revalorisation d'un patrimoine authentique tunisien, ont abouti à la composition musicale d'un poème de Fitouri Tlich, poête nationaliste, et à quatre autres créations du groupe.
Imazighen, dans cette première phase de ses travaux, participera à différents festivals de cette saison dont le Festival National de Gabès et celui de Hammamet. Il prendra part également à la soirée de musique populaire tunisienne le 31 juillet au Théâtre Antique de Carthage et assurera l'animation de certains quartiers de Tunis et banlieue dans le cadre du XIVème Festival International de Carthage.
Dans une seconde phase, le groupe orientera ses recherches non plus seulement vers les textes et airs du patrimoine, mais également vers les instruments originaux de certaines régions du pays : La Snitra, instrument de la même famille que le "Bouzog" tunisien, le Gombri, utilisé antérieurement par les troupes de Stambali originaires d'Afrique Noire ; ceci, en plus de la conception et fabrication d'instruments nouveaux par le groupe lui même.
Nous pourrons donc écouter une première fois Imazighen dans le générique de "Ouled Bab Allah", et nous les verrons bientôt se reproduire sur d'autres scènes.
Ils tiennent toutefois à lever une équivoque, le public étant tenté de comparer leur expérience à celle de Jil Jilala ou Nas Al Ghiouane : «Notre expérience n'est ni de l'imitation, ni de l'inspiration des expériences marocaines similaires. Elle est née en même temps qu'elles, simultanément, cette phase de prise de conscience des nouvelles générations étant communes à tous les pays du Maghreb Arabe qui ont connu le même processus d'évolution sur le plan historique et socio-culturel».

A.B