Journal l'Opinion, Rabat, 19 Avril 1975.
Nja Mahdaoui ou le Signe et l'Espace
Exposition de peinture ouverte à "L'Atelier" jusqu'au 6 mai
Dans une société où la profession identifie les individus et les accroche à la vie, l'art se comprend comme une véritable mise à mort.
Dans une société où l'on ne regarde plus le monde qu'à travers un "spot" publicitaire délibérément factive, "l'interground" et l'insolite se conçoivent comme un cheval de Troie, gros de séismes purificateurs.
Je me mets à lire dans un art, dans un cheval, dans un signe, Lire ingénument dans le signe et la structure d'expansion.
Je suis saisi par le tumulte tellurgique de son articulation (signe) par sa vie qui se fait à la mesure d'un mythe, mythe en forme de "Mandalas" polis, lisses comme une algue, de lignes orchestrées, en mouvements spontanés d'une cohérence, d'un délié et d'un équilibre interne sans faille. On dirait qu'il se plait à faire entendre sa voix, sa joie d'être.
À l'approche de cette "Saga" tonitruante d'esthétique (signe et structure d'expansion), on se sent comme englouti sous l'émersion d'une Atlantide de poésie heureusement mallarméenne, quelque chose comme un lyrisme inviscéré à lui-même vous tient le crâne à mi-chemin entre l'extase et la couleur glaireuse, cornante de folie.
Et la "Saga" s'achemine lentement, mais surement, en Mathieu bien guindé vers un type de discours structuraliste.
En effet, il s'agit d'un empire de signes en rupture de banc, puisqu'ils ne se pensent pas plus en ternes d'effet qu'en logos graphiques se plaisant à danser dans les chaines, à exalter ses airs d'un ton hallucinatoire.
Rien ne vaut cette corrida calligraphique tenace et toute de stoicisme face à la compartimentation laborieuse et à l'équarissage. Sous ce rapport, le signe calligraphique devient énergie, praxis universelle défiant le joug de l'aliénation spacio-temporelle.
A sa manière, Nja Mahdaoui joue avec le feu, sait être volcanique sur son espace d'expansion tout de sève colorée et de paroxysme. Et c'est par là même qu'il réussit un tour de force extraordinaire à savoir la pose d'une intersection insoupçonnée. Intersection du signe et de la structure d'expansion.
Pour les doctes de la critique positiviste vouée au culte fétichiste du littéral académique bien corsé, bien en forme, le message esthétique de Mahdaoui - acte héroïque et raffiné - n'apparaitra que sous le jour d'un alchimisme simplet sinon monstrueux.
D'autres accorderont à son art une portée universelle ; ce serait le symbole de l'inouïe humain, une invention aussi merveilleuse que le feu de Prométhée.
Je reviens où j'entais pour affirmer qu'à travers le signe, Mahdaoui vise une grille d'interprétation gestaltique de notre tradition calligraphique séculaire.
Je m'entends :
A savoir que le signe n'est plus simple geste scandé, codé par le rythme d'un réflexe sûr ; il est plus que celà ; il est Aura, Esthétique.
Un quelconque sbire de contrôle serait amené à réduire cette noce exotique du signe et de la structure d'expansion à la piètre dimension d'une infraction illicite et sacrilège, aux normes de l'armature métrique du mariage autorisé et, par conséquent, elle (la noce) mérite d'être clouée au pilori, subir impitoyablement le fouet et l'anathème.
Oui, avouons que c'est un mariage interdit, voire morganatique celui du signe (essence-temps) avec celui de la structure (existence-espace). Mieux encore, si la structure de Mahdaoui s'estompait (n'en plaise à Dieu) dans la nuit des temps, la splendeur de son signe prendrait la relève, étincellerait, c'est que l'arche demeurerait, c'est qu'il faudrait lire à haute voix cette Saga mystique pour l'éprouver dans la chair.
Khalifa Mohamed ALAMI
19 Avril 1975
