Calligraphies. Hommage à Nja Mahdaoui, Horizons Maghrébins & Cahier d'Études Maghrébines (Toulouse & Cologne, 1998), p. 171.
Je ne le connaissais pas et cela ne me gênait pas. Un jour, son nom fut prononcé... C'était un dimanche, le dernier jour de l'exposition Nja Mahdaoui à Aix-la-Chapelle en 1987. Je me rendis donc dans la ville qui avait bercé mon adolescence. L'exposition était fermée entre midi et deux heures, mais une heure d'ouverture était encore offerte l'après-midi. Après le restaurant, je me rendis au hall d'exposition, ouvert cette fois-ci, pour saisir la dernière chance de découvrir l'œuvre de Nja. J'ignorais ce qui m'attendait : une heure de surprises, de déceptions ? Une journée gagnée, perdue ? J'entrai et je me retrouvai seul, solitaire, en face de l'Autre qui se promenait sans doute dans la ville en cette dernière après-midi d'hiver... Ne l'avais-je pas croisé en attendant l'ouverture du musée ?
Je fus d'un coup absorbé par ce qui se présentait à mes yeux : un univers, à l'encre de Chine, rehaussé d'or, encadré de noir... des formes qui ressemblaient à l'écriture arabe que je ne comprenais pas, mais reconnaissais sans la lire. Et je regrettai de ne pas saisir le sens de ces phrases dont j'admirai le contour. Je me sentais — face à ces calligrammes éblouissants — analphabète, aveugle, ignorant devant une poésie que je souhaitais déchiffrer tant elle m'enchantait par ses formes. Supports esthétiques, pensai-je, d'une pensée qui me devenait essentielle par sa beauté plastique mais dont je souhaitais pouvoir lire le message.
Je restai seul, inculte à la porte d'un royaume défendu, interdit... A la caisse, l'employé ne semblait pas pouvoir m'aider à dénouer les énigmes qui s'étalaient devant moi : monde étrange, inconnu, indéchiffrable, magique, attirant dans son mystère, fascinant par sa beauté : j'étais perdu, confronté à une terre neuve, loin des signes connus. Les yeux cherchaient au-delà des lettres et de leurs méandres la suite d'un tracé qui se perdait pour recommencer sa courbe incessante, lignes qui n'arrêtaient pas de me conduire vers d'autres mouvements que la main du maître semblait avoir lancés dans un seul élan, un seul souffle. L'essor somptueux de quelques lettres solennelles côtoyait un espace empli de signes infiniment petits qui semblaient se perdre comme un oued dans les sables fins du désert. L'étrange danse envahissante devenait de plus en plus saisissante, m'emportait dans la course folle des lignes rondes que suivaient mes yeux à la recherche d'un mystère initiatique. Mais pourquoi vouloir comprendre, sans accepter de se laisser porter par des émotions esthétiques, voire métaphysiques ? L'art ne nous entraîne-t-il pas loin de ce qui nous attache au matériel si troublant du présent ?
Le temps des horloges s'était arrêté, et je continuais à suivre le dédale lettré des signes qui dansaient, valsaient, voltigeaient d'un cadre à l'autre. Il me fallait vivre à un autre rythme, oublier ce que j'avais appris pour découvrir comme un illettré l'indéchiffrable. La salle était petite, mais je me perdais dans ce labyrinthe cloisonné par des parchemins qui effaçaient l'insignifiant pour me laisser face à l'essentiel.
Bientôt, je réalisai que quelqu'un s'adressait à moi, je fis effort pour comprendre ce qu'il me disait: je devais partir, abandonner cet univers. A jamais? "On ferme, me disait-on". L'exposition Nja Mahdaoui d'Aix-la-Chapelle était terminée.
Le lendemain, nous accueillions à Cologne Nja Mahdaoui.
Il n'est plus sorti de ma mémoire, ami du présent quotidien : chaque rencontre renouvelle le miracle d'une découverte à suivre encore et toujours avec la même fascination.
Michaël Heller
Cologne, Septembre 1996
