1970 - L'oeil et la main

Mounira Chelli

Jeune Afrique, Tunis, n° 417, du 30 Octobre 1968 au 5 Janvier 1969, p. 14.


 

Le jeune peintre tunisien Nja Mahdaoui expose actuellement ses oeuvres à la galerie "La Galère", 10, rue Jean-du-Bellay, à Paris.

 

Au premier abord, il parait aussi discret que sa peinture semble choquante. Il est en gris et noir, il parle peu et bas. Il s'efface. Dans ses tableaux, les rouges dévorent les blancs ; les bleus s'écartèlent entre leurs nuances avant de violer un jaune angoissé, le noir fuse en dards agressifs. Les mouvements sont pris dans un vertige tournoyant, se tendent vers un ciel impossible ou chutent dans le vide. Les symboles les plus usités : l'oeil et la main...
 
Puis on découvre que la discrétion de l'homme tient autant de la peur que de la délicatesse, et que sa violence est un excès de sensibilité aux choses. Acclimaté, le regard voit que les couleurs se nuancent à l'infini avant de s'interpénétrer en douceur, que l'œil qui paraissait accusateur est figé de fascination et que la main se tend, cherche appui. Si elle se ferme, c'est sur le désespoir ou la révolte généreuse. Il arrive un moment où Nja Mahdaoui et sa peinture ne font plus qu'un ; un artiste qui possède deux qualités essentielles : l'intelligence et la générosité.
 
Quand la sensibilité de Nja prend le dessus, c'est le triomphe de la poésie. Alors, de larges trainées vaporeuses s'exaltent et chatoient dans un espace d'un calme transparent. Mais c'est encore la poésie qui s'impose quand le fantastique installe ses constructions baroques au cœur de la toile et que l'effroi submerge un ciel d'outre-monde.
 
Quand Nja s'amuse, il construit avec les pleins et les déliés de la calligraphie arabe d'étranges êtres massifs et difformes figés dans une surprise douloureuse. Empêtrés dans leurs foisonnantes fioritures et leur force inutile, ils regardent quelquefois, avec une résignation accablée, quelque ligne droite et raide qui traverse implacablement leur espace

Quand le peintre ne rève par et nironise pas. il cherche. Tempérament éternellement amoureux de l'inconnu, d une curiosité infatigable et d'une ouverture sur le monde, peu commune, Nja Mahdaoui ne sait résister à aucune sollicitation. C'est ainsi que son monde plastique se trouve écartelé entre les tentatives les moins facilement conciliables, du cubisme au « pop'art ».
Quand je l'ai rencontré, il semblait tente par l'art cinétique, qui l'attire, mais déja l'ennuie. « Un même mouvement répété à l'infini s'enlise dans la monotonie, le génie inventif s'y trouve pris au piège d'une aliénation spécifique au monde moderne. Faut-il qu'une exposition soit à la merci d'une panne d'électricité ? »
 
Il faut cependant dire que si, sur le plan technique, Mahdaoui ne fait pas toujours la synthèse trop difficile de ses multiples tentations, on retrouve dans toutes ses oeuvres une unité d'inspiration qui est le témoin d'une personnalité cohérente et forte. Que ce soit dans ses collages recélant des trésors d'intelligence, dans ses tableaux ou ses œuvres particulières, à mi-chemin entre la sculpture et la peinture, on retrouve une sorte d'infinie sollicitude envers les choses et les gens, et quelque chose que l'on pourrait appeler le génie de l'objet.
Quand Mahdaoui incorpore à ses tableaux de vieux ustensiles, des vêtements, des clés rouillées, ce n'est pas seulement parce que, suivant ses propres termes, « l'ère du tableau à deux dimensions est révolue », mais par amour pour le précieux rebut d'un monde dont vit un autre monde. Avec « le Visiteur du dimanche » de la Galerie municipale de Tunis, l'ultime désir de Mahdaoui est d'entrouvrir une porte sur le bidonville de Melassine. Reste l'angoisse : l'homme du dimanche lira-t-il le message des vieilles clés qui servent de jambes à l'homme en cage ?

 

Mounira Chelli