Revue Esprit n°9, Paris, Septembre 1984, pp.100-101.
Catalogue de l'exposition personnelle Pour une esthétique du signe, Centre d’Art Vivant de la Ville de Tunis, Janvier 1985.
Un Peintre Tunisien. Nja Mahdaoui
La plupart des tableaux de Mahdaoui se présentent comme des calligrammes, souvent exécutés à l'encre noire sur parchemin ou sur papier. L'essentiel de ses travaux actuels prend pour point de départ la lettre arabe. C'est un parti-pris délibéré de la part du peintre dont tout le monde ne percevra pas l'audacieuse démarche. Mahdaoui arrache arbitrairement chaque signe, isolé, de la globalité du mot - le mot porteur d'un sens consacré (au sens étymologique) puisque l'écriture arabe, depuis l'apparition de l'Islam n'a été transmise que pour permettre la connaissance du texte sacré qui fonde sa civilisation.
Mais il faut s'entendre sur le sens du sacré. L'écrivain marocain, Abdelkebir Khatibi, ami de Mahdaoui, a écrit un très beau livre sur «l'Art calligraphique arabe ou la célébration de l'invisible». Or il est certain que l'oeuvre du peintre tunisien est une célébration de l'invisible. Cela tient à ce qu'elle est absolument irriguée par tout ce que le maniement du calame, glissant sur le parchemin, véhicule de formes traditionnelles des arts de l'Islam. On peut hésiter entre l'interprétation par l'inconscient collectif ou par la culture (définie comme ce qui reste quand on a tout oublié). J'en donnerai pour preuve le fait que n'importe quel musulman, voyant pour la première fois un tableau de Mahdaoui, s'efforce de lire un texte, qui n'existe pas. Mettez le même homme devant une toile de Mathieu dont on prétend - à tort - qu'il est influencé par l'art calligraphique arabe et vous verrez qu'il reste indifférent. Car entre les griffures brutales de l'action painting et les élégances raffinées des manuscrits arabes il y a tout un monde.
Dans ce monde, où est né Mahdaoui, le sentiment esthétique, en fait était transmis héréditairement par le seul canal d'un goût éduqué à la poésie et à la calligraphie. Si bien que pendant mille ans, au moins, un jeune Maghrébin musulman ne perçut le beau que sous la forme d'une récitation poétique du texte sacré ou la contemplation de sa calli-graphie. Hier encore, quand les Européens exprimaient leur admiration devant les architectures maghrébines ou les différents arts populaires traditionnels, ils amusaient les gens du pays qui les connaissaient mieux qu'eux mais ne les percevaient pas comme œuvres d'art à cause de leur éducation qui n'associait la beauté qu'à la transcendance.
En ce qui concerne l'artiste dont nous parlons, il a reçu une formation artistique aussi complète que n'importe quel peintre de notre époque. Il est nourri de la connaissance de tous les courants de l'art contemporain. Il a visité beaucoup de musées d'Europe, d'Amérique et d'Asie. Il a étudié les maitres les plus célèbres des arts du passé comme les plus proches.
Mahdaoui appartient à l'art abstrait par sa forme qui n'est pas figurative et par son sentiment de la transcendance, ce qui n'est pas le cas de tous les abstraits. Il manie le pinceau, mais aussi la pointe du graveur. A l'aide de quel calame trace-t-il ses lettres ? C'est son secret. Il tire lui-même ses gravures, ses sérigraphies. Il associe aux techniques ancestrales celles d'aujourd'hui. Il emploie la peinture acrylique, le polystyrène. Il travaille sur des peaux, sur des os, sur un parchemin fait avec la peau d'un jeune lion, sur la peau de sa fille mais pas en tatouage. Sa main est toujours guidée par le dessin d'une lettre élégante puisée dans le trésor des inventions calligraphiques de sa tradition.
Il faut lire dans le livre de Khatibi l'histoire des différentes écoles de calligraphies arabo-musulmanes au cours des siècles et celle des grands maîtres de cet art. En France, on connait généralement l'écriture qoufique, ses grandes lettres géométrisées qui ornent sobrement l'architecture sévère des mosquées du IXème siècle à Sousse, à Kairouan, à Tunis. Elle fait aussi la beauté des pierres tombales dans les cimetières des premiers siècles de l'hégire. L'écriture naskhi «ronde, cursive et sténographique utilisée par les scribes pour l'usage courant» est bien connue aussi. Mais il en existe quantité d'autres. Le premier des grands calligraphes fut Ibn Mugla mort en 940 de l'ère chrétienne. Il subit l'amputation de la main droite parce qu'il avait comploté contre le calife et sa vie agitée a donné naissance à tout un légendaire. Dans une épitre célèbre, il a défini les principes de son art :
- «bien terminer les formes des lettres,
- «respecter la proportionnalité,
- «bien distinguer les formes géométriques et leur mouvement, horizontal, vertical, oblique et courbe.
- «respecter le délié et l'épaisseur du trait,
- «maintenir la fermeté et l'aisance dans le geste du calame ; pas de tremblement du trait».
Après lui, Ibn Al Buwab fut aussi célèbre. Il fut calligraphe et enlumineur de métier, au Xème siècle de l'ère chrétienne. Il inventa des styles nouveaux. On reste confondu lorsqu'on découvre la richesse calligraphique du monde oriental d'abord, puis occidental, quand naissent les écoles andalouses et maghrébines.
Sur le sol tunisien, non loin de La Marsa où est né Mahdaoui et où il habite on peut voir encore, sur les champs de fouilles de Carthage, les pauvres épitaphes puniques, gravées en écriture minuscule bien grêle. Elles attestent la timidité avec laquelle s'est transmise, quelques siècles avant l'ère chrétienne, l'écriture inventée par les Phéniciens. On n'en est que plus admiratif devant le foisonnement qui a suivi l'emploi de cette invention du génie des Sémites par leurs cousins arabes au cours du Moyen-Age. On peut penser que l'apogée de la calligraphie arabo-musulmane a été atteinte, à l'époque très proche de nous, de l'hégémonie turque sur la Méditerranée. Tout le monde connait, car on la voit sur les prospectus touristiques (quelle chute !) la superbe tughra, signature royale des sultans ottomans «symbolisant un ordre transcendantal et qui dans son principe se déclare inimitable». La tughra est née lorsqu'Istamboul est devenue la capitale des califes à la chute de Constantinople en 1453.
Mahdaoui reconnait qu'il trouve les calligraphies turques plus belles que les autres et n'oublions pas que l'héritage tunisien comporte un apport des Turcs dont témoignent des manuscrits rares conservés à la Bibliothèque Nationale de Tunis. La marque turque est aussi vivante encore dans la musique classique en Tunisie. Dans la mise en page des tableaux de Mahdaoui, ses grands parchemins couverts de signes serrés où s'ouvre subitement une pure surface nue font songer à la musique faite de sons et de silences. Dans certaines de ses sérigraphies le bouquet des hampes recourbées jaillit comme l'improvisation à la flûte dans une symphonie orientale. Le grand musicien contemporain Salah El Mahdi excelle dans l'art d'improviser ainsi, sur un mode musical donné, dans la tradition symphonique des musiciens tunisiens. Alain Daniélou a enregistré jadis à Tunis de telles improvisations. Il y a, dans les deux cas, chez le musicien et chez le peintre, une liberté dirigée, exercée à l'écoute d'une inspiration intérieure et d'une loi rythmique héréditaire. Il y faut une connaissance du souffle pour l'un, de l'arabesque pour l'autre, une mémoire, dont notre civilisation n'a pas une idée claire. Khatibi ne se lasse pas de répéter que l'art calligraphique arabe (comme sa musique classique) est une tradition aristocratique.
Mahdaoui ne l'avilit jamais. Aucune vulgarisation ne guette son œuvre qui révèle une tension extrême dans son exécution longue et minutieuse. Les jeunes émules du peintre qui fait école produisent des tableaux très différents des siens, plus proches de thèmes populaires empruntés à des tapis ou des tissus par exemple mais où l'on retrouve les mêmes exigences de finition parfaite.
Mahdaoui ne l'avilit jamais. Aucune vulgarisation ne guette son œuvre qui révèle une tension extrême dans son exécution longue et minutieuse. Les jeunes émules du peintre qui fait école produisent des tableaux très différents des siens, plus proches de thèmes populaires empruntés à des tapis ou des tissus par exemple mais où l'on retrouve les mêmes exigences de finition parfaite.
Clémence Sugier
