1975 - Un peintre engagé

Naceur Ben Cheikh

Revue Integral, revue de création plastique et littéraire, Casablanca, Mai 1975, p. 21 ; Catalogue de l'exposition personnelle à la galerie Nadar à Casablanca, du 27 Février au 14 Mars 1976.


 

 

         La peinture de Nja Mahdaoui ne représente pas, elle présente. Tout en soustrayant le terme à sa signification anecdotique et littéraire, on peut dire qu'elle « illustre » une démarche. Placée dans son milieu originel, où la majorité des artistes se cantonnent dans un esthétisme négateur de sens et où la création artistique est réduite à l'innocence, l'insignifiance et la marginalité établie, l'œuvre de Nja revêt un caractère spécifique. Comprise sous cet angle, elle se révèle d'un apport salutaire et constructif à la culture arabe contemporaine. Dans un milieu, où le sous-développement culturel est concrétisé par l'absence de démarche dans la production artistique, les tableaux « calligraphiques » ainsi que ses peintures « naturistes », constituent avant tout une prise de position et une attitude. C'est là le propre de l'œuvre d'art authentique. Mais encore fallait-il que cette attitude soit prise en fonction d'un réel dans lequel une œuvre se propose de « signifier ». Or, pour un artiste qui se considère tout d'abord comme un intellectuel arabe contemporain agissant, ce réel ne peut être autre que celui de la culture arabe contemporaine. C'est pourquoi les recherches de Mahdaoui sont des contre-propositions à plusieurs attitudes naïves qui caractérisent les visions de certains artistes de son pays. La référence à la « présentation » de la nature à travers ses concrétions colorées peuvent être des instruments efficaces de lutte contre les séquelles de la représentation folklorisante héritée de la culture coloniale. En tant que telle, cette démarche est totalement différente de celle des autres peintures arabes qui font des abstractions à travers une « transposition » issue d'une certaine lecture de l'histoire de l'art occidental. Car Nja Mahdaoui ne transpose pas, il peint.
 
         Malgré les apparences, les tableaux « calligraphiques » ne se proposent pas de créer « un monde autre », et répondre à un besoin d'évasion et d'originalité à outrance ; libre aux critiques occidentaux de les considérer comme tels. Il importe pour nous, arabes, de les investir d'un sens militant. Désarticuler les structures traditionnelles de la calligraphie arabe sacralisée, servant de refuge particulariste pour les uns, de solution « miracle » pour concilier entre la volonté d'être soi-même et de dialoguer avec l'universel pour les autres, est en soi une tâche constructive. En présenter une nouvelle cohérence purement formelle et la faire accéder à un statut « pictural » l'est encore plus.
 
Nja Mahdaoui peut être considéré comme l'un des rares artistes arabes réellement engagé sur le front culturel. Il importe de le signaler car c'est en celà qu'il est différent et que son œuvre puise sa signification majeure.
 
Quant aux autres aspects de son œuvre, ils se réfèrent à un discours plastique qu'il serait mal venu et vain de doubler par un discours littéraire.

 

Tunis, le 10-3-75

Naceur Ben Cheikh